1995, Mathieu Kassovitz, "La Haine n'est pas un film anti-flic"

"La Haine", le film culte de Mathieu Kassovitz revient sur grand écran en version 4K. Sorti en 1995, il avait été reçu comme un coup de poing salvateur. Vingt-cinq ans après, il fait étrangement écho au contexte actuel de dénonciation des violences policières.

La Haine, raconte la journée de trois jeunes de banlieue en région parisienne après une nuit d’émeutes : Vinz (Vincent Cassel), Saïd (Saïd Taghmaoui) et Hubert (Hubert Koundé). Des laissés pour compte de la société, animés par la haine après le décès de l'un de leurs proches dans une bavure policière survenue pendant une nuit d’émeutes.

Le 26 mai 1995, invité sur le plateau de Bouillon de culture animé par Bernard Pivot, Mathieu Kassovitz, jeune réalisateur de 27 ans, évoque la genèse du film et le message qu'il a tenté de transmettre dans ce long métrage.

Bernard Pivot lui demande d'emblée si la haine est un sentiment qu'il connait à titre personnel ?

Après un instant d'hésitation, le réalisateur répond "Non… enfin, oui, bien sûr, mais peut-être pas dans ce contexte du film". L'animateur insiste, "Est-ce que vous ? Mathieu Kassovitz, vous avez 28 ans [il en a en fait 27]. Est-ce qu'il vous est arrivé de ressentir ce qu'on appelle la haine, c'est-à-dire quelque chose qui vous ronge l'âme, qui vous ronge les os, qui vous attaque la moelle ?"

Sa réponse est sans appel, "J'ai trop de respect pour les gens qui ont vraiment des raisons d'avoir la haine pour pouvoir dire ça".

"J'ai la haine des mauvais flics, oui !"

Bernard Pivot résume à présent l'intrigue du film, "la haine est un film qui raconte 24 heures de trois jeunes gens de la banlieue. Mais c'est aussi, à l'évidence, un film anti-flic".

Mathieu Kassovitz dénie calmement la dernière affirmation et décrit le malaise policier tel qu'il l'interprète, "ce n'est pas un film anti-policier dans le sens primaire du sujet. C'est vraiment un film anti-système qui fait que la police est comme elle est. Y a des policiers qui ont des armes, ils n'ont pas la formation nécessaire et ne sont pas assez payés. Ils travaillent dans des conditions difficiles et malheureusement, en plus, ils sont obligés d'obéir à une hiérarchie, à un ordre et ça tue l'individualité. Et forcément, ça amène des bavures. Ce n'est pas un film contre les flics, parce qu'il y a des bons flics. Il y a des mauvais flics, il y a toutes sortes de gens différents. Donc on ne peut pas englober les choses".

Bernard Pivot tente de personnaliser sa question "Vous-même, vous n'avez pas la haine des flics ?"

Le cinéaste livre à nouveau une réponse mesurée, "Se dire que je n'ai pas la haine des flics… quand ils viennent… il y a des bons flics, il y a des mauvais flics. J'ai la haine des mauvais flics, oui !"

"On peut se lever le matin et se prendre une balle dans la tête le soir ?

"Alors l'idée de ce film vous est venue d'ailleurs d'une bavure policière ?" l'interroge Bernard Pivot.

"Oui, il y a eu une série de bavures en 1993, y'a Makomé qui s'est fait tirer une balle dans la tête dans un commissariat du 18ème. Et puis, il y a un enchaînement de choses qui fait que l'on peut se poser la question : comment aujourd'hui dans ce pays on peut se lever le matin et se prendre une balle dans la tête le soir ?"

"Il faut réveiller leur conscience... mais ce n'est qu'un film, on ne peut pas faire la révolution non plus !" 

L'animateur poursuit, "alors dans la présentation du film, vous dîtes ceci : "Je voulais faire un film qui rentre dans le lard", et il commente sur le ton de l'ironie, alors ça pour entrer dans le lard. Il rentre dans le lard, c'est vrai ! Mais pour rentrer dans le lard de qui?

Mathieu Kassovitz s'amuse visiblement de cette question, "Je ne sais pas, du sujet... du sujet ! On parle de bavure policière. Il ne faut pas le faire de façon… Il cherche ses mots, il faut le faire avec recul parce que ce n'est pas simple. Ce n'est pas des histoires qui arrivent… Il y a des gens qui payent les pots cassés. C'est-à-dire qu'il y a toujours des blessés, c'est toujours les mêmes mecs qui se prennent des balles. Mais la faute n'est jamais que d'un côté, malheureusement, elle se répartie."

Pivot l'interrompt, "l'expression "rentrer dans le lard", qui est une expression très forte, j'ai pensé que derrière, vous vouliez dire qu'il y avait chez vous une sorte de façon de peut-être de choquer les bonnes consciences, d'alerter et de prévenir ?"

"J'avais un grand père qui disait ce qu'il faut, "c'est choquer le bourgeois". C'est vrai que c'est quelque chose d'intéressant à faire parce que c'est les gens qu'il faut réveiller. Il faut réveiller leur conscience, si c'est possible. Reste que ce n'est qu'un film donc on ne peut pas faire non plus la révolution. Mais c'est vrai que parler de ces choses-là c'est déjà assez difficile, déjà assez délicat. C'est même pas sûr qu'il est bien de faire des films comme ça. Donc à partir du moment où on le fait, il faut l'assumer jusqu'au bout. Il faut le faire d'une façon assez appuyée. Il faut prendre des partis pris je pense.

"Je ne vois pas les gens sortir dans la rue, jeter leur smoking et dire : c'est vrai ! Ça suffit ! "

Bernard Pivot plaisante sur sa présentation prévue le lendemain soir à Cannes, "au Palais, quand il va être présenté devant tout le monde, en robe de soirée, en smoking, ça va quand même chauffer, ça va rentrer dans le lard ?" 

Pas de quoi impressionner le jeune réalisateur, "Vous savez, le fait d'être à Cannes. Ça fait que le film est rentré dans une institution. Je ne pense pas que les gens soient choqués parce que Cannes est trop protégé. Et si on balançait une bombe nucléaire au milieu de Cannes, tout serait foutu, sauf Cannes ! Donc je crois qu'ils vont voir ça. Ils vont trouver ça très sympathique et ils vont passer à autre chose. Je ne pense pas que ça les choque et que ça va remettre en question. Je ne vois pas les gens sortir dans la rue, jeter leur smoking et dire : c'est vrai ! Ça suffit ! I faut passer à autre chose. Je ne pense pas que ça choque plus que ça !

Le film projeté lors du festival de Cannes en avant-première va remporter un franc succès contrairement aux craintes exprimées par Bernard Pivot. Il sort en salles le 31 mai suivant, réalisant deux millions d'entrées en France.

Hasard des circonstances, les 8 et 9 juin 1995, une émeute éclate à Noisy-le-Grand à la suite de la mort de Belkacem Belhabib pendant une course-poursuite avec la police. France-Soir titrera un article "Noisy-la-Haine", une référence claire au film.

Nommé onze fois aux César en 1996, La Haine y obtient trois récompenses, notamment le César du meilleur film. Le film ressort le 5 Août 2020 remastérisé en 4K. L'occasion de le (re)découvrir sur grand écran ce film culte qui a marqué toute une génération.

D'autres extraits de l'émission Bouillon de culture

Mathieu kassovitz et Adil Jazouli à propos du "syndrome du porche".

Mathieu Kassovitz à propos de la violence et de l'ennui en Banlieue. 

Saïd Taghmaoui et Mathieu Kassovitz à propos de leur collaboration dans "La Haine". 

Adil Jazouli, sociologue de la banlieue, Jo rappeur d'IAM sur "La Haine" de Mathieu Kassovitz. 

Pour aller plus loin

JT midi Côte d'Azur : conférence de presse pour "La Haine" au Festival de Cannes. (27 mai 1995) 

Quelques extraits de l'émission Envoyé spécial du 21 décembre 1995

Mathieu Kassovitz à propos du point de départ de son film.

Mathieu Kassovitz à propos de ce qu'il a voulu montrer

Mathieu Kassovitz et Saïd Taghmaoui à propos du film.

Saïd Taghmaoui raconte une anecdote à l'issue d'une projection du film à laquelle il a assistée en tant que spectateur.

Mathieu Kassovitz et Saïd Taghmaoui à propos de l'accueil du film aux Etats-Unis.

Le rappeur Fabe interprète Lentement mais sûrement accompagné d'un DJ.

Opinions sur le film "La haine" par les critiques du "Masque et la plume". Les critiques Michel Ciment, Danièle Heymann, Pierre Murat, Thierry Jousse livrent leurs avis sur le film de Mathieu Kassovitz, "La haine", récemment primé au festival de Cannes par le prix de la mise en scène. (audio, 4 juin 1995)

Florence Dartois

Rédaction Ina le 30/07/2020 à 15:20.
Dernière mise à jour le 03/08/2020 à 17:06.
Télécharger l'application
Partager
Ajouter
Les journaux
disponibles

Vous pouvez accéder actuellement aux :

- journaux radio de 1961 à 1974 (1972 : année incomplète),
- journaux télévisés de 1970, 1971, 1973 et 1974 (années incomplètes), puis du 13 février 1976 au 31 décembre 2014.

Cependant, dans ces périodes, certains journaux peuvent manquer, en raison de problèmes techniques au moment de leur enregistrement, ou pour cause de grève.

Si vous cherchez un journal en dehors de ces périodes, patience... L’offre disponible en ligne s’enrichit au fur et à mesure de la numérisation. N’hésitez pas à revenir régulièrement consulter cette rubrique.

Avertissement : En raison d’éventuels problèmes d’enregistrement du journal télévisé à l’époque, il est possible qu’il manque 30 secondes au début de la vidéo.