1984, Beaujolais nouveau : "beaujolfric" ou "beaujolfête" ?

Cette année, Covid-19 oblige, le célèbre vin primeur ne sera pas célébré par les amateurs de vin dans les bars à vin et autres bistrots. Voilà de quoi frustrer les amateurs de Beaujolais. Comment accueillait-on ce breuvage populaire autrefois ?  Retour en 1984…

Comme chaque année depuis 1985, le Beaujolais nouveau a lieu chaque année le troisième jeudi du mois de novembre. Mais d'où vient le Beaujolais nouveau ? D'une contestation de vignerons. En 1951, un arrêté décide d'interdire aux producteurs de vin de sortir leur production d'appellation d'origine contrôlée avant le 15 décembre. Certains d'entre eux contestent cette décision. Ils obtiennent une dérogation et obtiennent même l'autorisation de mettre en vente leur production en amont de cette date. C'est la naissance des appellations Beaujolais et Beaujolais villages et l'entrée dans la tradition vinicole française du Beaujolais nouveau ! 

En novembre 1984, Le Magazine d'actualités Samedi Magazine, d'Antenne 2, se rend à Vaux-en-Beaujolais, capitale de la dive bouteille, pour assister aux célébrations du cru local. Après la chanson traditionnelle de la confrérie du Beaujolais, le maire de la ville prononce tant bien que mal son discours d'accueil. Une courte déclaration saluée par les tintements de verres remplis que les invités entrechoquent gaiement.

"Pas besoin de relations publiques ou d'études de marchés, les gars du Beaujolais ont ça dans la peau. Et c'est sans doute l'explication de leur succès jalousé", précise d'emblée le commentaire.

Le reportage se poursuit à Clochemerle-en-Beaujolais, ou plus précisément, devant la pissotière du pays. Lieu de passage obligé après une dégustation en règle… "Pour élaborer une bonne cuvée, le négociant ira chercher dans des vignes basses, la finesse, dans des vignes hautes, le nerf".

"Le Beaujolais primeur est un vin de mélange"

La caméra zoome sur les installations modernes pour filtrer le vin. "Le négociant ne parle pas d'élevage comme pour les grands crus mais de formation accélérée".

Mais derrière le folklore se cache toute une chêne de production, "Le primeur s'élabore dans ces caves en six semaines, un peu comme le champagne, le Beaujolais primeur est un vin de mélange". 

La caméra zoome sur les installations modernes pour filtrer le vin. "Le négociant ne parle pas d'élevage comme pour les grands crus mais de formation accélérée". Voilà Pierre Ferraud, négociant de vin à Belleville, il évoque ce cru si particulier, "la difficulté c'est de maîtriser ces vins qui arrivent, qui sont des enfants turbulents. Plutôt de la maternelle, qui attendent la récréation pour aller se présenter sur les tables des bars et des restaurants", confie-t-il goguenard. 

Les images présentent ensuite une chaîne de conditionnement des bouteilles importante car en quelques semaines, "60 000 bouteilles quittent le Beaujolais. Véritable ruée sur l'or rouge où en France, comme à l'étranger, 25 millions de bouteilles sont vendues".

"Le beaujolais des jeux de boules de nos grands-parents a vécu..."

Le journaliste plaisante sur l'effet de mode et la qualité approximative du vin qui importe peu aux consommateurs, "peu importe, tous veulent l'avoir en même temps, à proximité du 15, comme le muguet". A Pékin, il se servait cette année-là, 200 francs [30 euros] la bouteille, contre 20 francs [3 euros] à Paris. Le journaliste déplore néanmoins l'industrialisation à outrance du vin primeur.

Gaston Charle, de l'I.N.A.O. Villefranche-sur-Saône, confirme la tendance. "Le Beaujolais des jeux de boules de nos grands-parents a vécu. Le Beaujolais des jeux, c'était des vins pratiquement naturels. Quoique, difficile de dire qu'un vin soit vraiment naturel puisqu'il faut supporter un certain nombre de transformations et de modifications qui font qu'ils se conservent. Sans quoi la destination première du raisin, c'est de faire du vinaigre. Alors, il y a eu aussi une modification du goût, je crois, avec notamment l'arrivée de vins, notamment d'Algérie, qui étaient des vins déjà très généreux. Et actuellement, on a fait des tests, si vous voulez, le consommateur rejettera un 13,5 ou un 13,6 par exemple, mais il veut à la limite un 13".

Beaujolais, un vin bas de gamme ?

Le reportage se poursuit à l'Institut national des appellations d'origine, "le Beaujolais est en liberté surveillée : teneur en alcool, acidité de sa naissance à sa mort sur une table ou un comptoir. Il est goûté et analysé. Contrairement à ce que disent, des concurrents jaloux. Plus au Sud, à la superficie cultivée, 22.000 hectares correspondent bien à la quantité de vin produite. Il n'y a pas plus de Beaujolais à l'arrivée qu'au départ. En outre, les rendements autorisés dans le vignoble, 55 hectolitres à l'hectare, restent raisonnables pour l'obtention d'un produit de qualité. Mais il y a comme ça des rumeurs tenaces, des jaloux, vous diront les vignerons du Beaujolais". 

Pendant ce temps, le négociant Pierre Ferraud débute une dégustation sous l'œil inquiet des producteurs, il précise : "C'est une médisance gratuite, mais c'est amusant parce qu'il y a eu quand même quelques excès de chaptalisation par moments. Je crois que ça devient un peu plus raisonnable, mais on disait à un moment que si on voulait, on pouvait dire que la recette pour faire du Beaujolais, c'était une grappe, une betterave, une grappe et une betterave mais c'est un peu facile aussi parce que y'a pas trop de monde qui travaille comme ça".  

Le commentaire se veut rassurant, "pas d'inquiétude, donc, les gars du Beaujolais, dans l'ensemble, sont encore soucieux de la qualité de leur vin. Il n'y a pas que l'argent, il y a l'amour du produit". 

Des propos rassurants confirmés par Lucien Legrand, marchand de vin, "il y a des excès comme partout. A quel endroit n'y a-t-il pas d'excès quand les choses sont parfois un peu trop faciles ? Mais il y a chez eux une espèce de gyroscope qui ramène à la réalité en disant : attention les gars, ne faut pas faire les cons. Jusqu'à présent, on a gagné, il faut pas trop tirer sur la ficelle. Ils ont ce sens-là, il ne faut pas l'oublier. Ça, c'est quand même un sens de sagesse et (…) vous savez, la philosophie, eh bien, eux ils l'ont. Ils pigent les choses". 

La réussite du Beaujolais, elle est là : le sens des relations publiques, le sens de la fête et le grand chef Paul Bocuse confirme, "C'est un vin qui désaltère et qu'on peut boire à sa soif. C'est important (…) il y a de très bonnes années, et de bonnes années". 

"Et comme Bocuse, le vigneron du Beaujolais défend son produit : "tous pour un, un pour tous" ! Vite vendu, vite bu. L'argent du vin ne dormira pas dans les caves. Ici, le vigneron dépense. Pas de stock. On fait la fête. Dans les dégustations, chacun discute des qualités de ce petit rouge. C'est l'heure de la messe. Et quand on va à la messe, il faut savoir parler Latin, pour les ignorants, le moment d'apprendre", digresse le journaliste que le vin semble inspirer.

Cours d’œnologie à destination du Beaujolais

Claude Marandon, œnologue, décrit le rite de la dégustation, "ben écoutez, quand on fait une dégustation, je crois que la première chose, c'est d'abord les yeux. Il faut quand on voit une jolie fille, on regarde d'abord sa robe, on regarde ses yeux, son aspect extérieur. Le vin a souvent les attributs humains d'un homme ou d'une femme, mais principalement, je crois qu'il y a beaucoup d'amour dans tout ça. On regarde tout d'abord ce que l'on appelle la robe. Ensuite, le deuxième phénomène, c'est le phénomène olfactif. Donc, le nez entre dans l'élément gustatif, c'est la deuxième phase, la phase olfactive. Je dis souvent que le nez est une sentinelle avancée qui évite au palais beaucoup de désagréments. Le troisième élément étant la bouche. Qui va confirmer un peu ce que nous avions dans le nez et nous donner d'autres éléments. En effet, là, ce sont les saveurs. Nous avons l'amer, le sucré, l'acide et le salé. Très peu de vins sont salés et nous allons trouver le sucré à certains niveaux de la bouche ou de la langue, de toutes nos papilles gustatives qui vont être en mouvement dans ce petit laboratoire que nous avons. Et puis, cette persistance aromatique.

Et qu'en est-t-il de la dégustation d'un Beaujolais selon lui ? "Si vous dégustez un Beaujolais tout court, vous allez avoir trois secondes, un beaujolais villages, peut-être en fonction du terroir, cinq secondes. Et puis peut-être que dans un Chiroubles ou un Moulin à vent, ou un Morgon ou Fleurie…, nous aurons dix secondes. Si vous dégustez un Château-Châlon du Jura, vous aurez 20 ou 25 secondes. Donc cette persistance va nous nous faire plaisir et agrémenter notre corps gustatif".  

Le reportage fait ensuite un tour du monde des amateurs de Beaujolais, à Londres, New York ou Montréal. "Avec son goût de bonbon acidulé, il fait le bonheur des Anglo-Saxons".

Retour à Paris, où le cérémonial du vin nouveau bat son plein.  "Même cérémonial à Paris et on respecte la tradition, car le primeur doit être bu debout. C'est un vin qui réveille. Buvez, éliminez la devise du vigneron. Beaujolais".

Le vin simple du bonheur

Lucien Legrand, marchand de vin, souligne que ce vigneron, "finalement, c'est un type heureux. C'est un pays heureux qui produit un vin qui rend les gens heureux. Il ne faut vraiment pas le "déviner". Malheureusement et heureusement quand même, le Beaujolais n'est accessible qu'aux gens simples, aux gens qui ont un cœur d'enfant et qui ont envie de faire la fête. Et tous les autres, les pisse-froids, les jansénistes, les coupeurs de cheveux. Alors cela évidemment, ils ne pourront jamais comprendre le Beaujolais, mais ils ne comprendront jamais ni l'amour, ni la fête, ni la joie. Ce n'est pas fait pour eux". 

Le reportage se termine sur la chanson du Beaujolais "Tout est parfait dans le Beaujolais…"Et le journaliste de conclure, "Beaujolfric, allez, dîtes plutôt Beaujolfête...".

D'ordinaire, de nombreuses manifestations accompagnent la sortie du Beaujolais nouveau. Mais le confinement changer la donne. En 2020, les achats devraient s'effectuer en magasins via le click&collect. Quant aux dégustations, elles seront sans doute partagées en ligne dans des apéros virtuels. Le convivial Beaujolais survivra-t-il au confinement ? Réponse l'année prochaine.

Florence Dartois

Rédaction Ina le 17/11/2020 à 14:42.
Dernière mise à jour le 17/11/2020 à 15:02.
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