1971, les Bretons alertent sur les dangers de la disparition des haies

Le gouvernement lance le programme "Plantons des haies" dont l'objectif est d’aider les agriculteurs à reconstituer les haies disparues avec le remembrement. La Bretagne a été particulièrement concernée par l'éradication des bocages. Dès les années 70, des agriculteurs bretons tiraient déjà la sonnette sur les dangers de cette politique pour l'environnement.

Avec ce grand plan, le gouvernement souhaite replanter 7 000 km de haies en France d’ici la fin 2022. 50 millions d’euros seront alloués pour financer les agriculteurs qui désireraient rétablir les haies pour "favoriser la biodiversité autour et à l'intérieur de leurs cultures". Et le chantier est colossal et urgent car 70 % des haies bocagères françaises ont disparu depuis les années 1950, date de la mise en place de la politique de remembrement. A l'époque, le cadastre est refondu et les parcelles redistribuées pour créer des champs plus vastes et plus accessibles. Le projet est alors présenté alors comme un gage d'une "meilleure utilisation du capital terre". Il s'agissait d'une volonté politique de réorganiser l'espace rural, en remplaçant des terres morcelées, entourées de haies, par de grandes surfaces arables, ceintes de chemins carrossables. De fait, le remembrement devait permettre l'accélération de la modernisation et de la mécanisation de l'agriculture. On promettait à l'agriculteur de meilleurs rendements et moins de peine à l'ouvrage. Entre 1955 et 1975, les paysages ruraux ont été profondément transformés par ces opérations de remembrement, avec ou contre la volonté des agriculteurs. L'arrachage des haies et l'arasage des talus étaient subventionnés jusqu'à hauteur de 80 % par l'Etat et les régions.

L'une des régions les plus transformées par cette restructuration fut la Bretagne et après 20 ans, le constat était amer. Les paysans exprimaient désormais ouvertement leur opposition au remembrement. Battue par les vents, cette région était tributaire de ses haies, de ses talus ou de ses murets de pierre. Ils protégeaient les exploitations, les cultures et le bétail des vents salés océaniques. Mais comme partout ailleurs, les paysans n'avaient que peu de moyens de s'opposer à ce plan gouvernemental. C'est ce que nous montre ce reportage réalisé en octobre 1971 et intitulé "Adieu terroir" et diffusé dans l'émission "Télé villages".

"On n'a pas tenu compte du bon sens des cultivateurs"

Les ravages du remembrement sont déjà visibles depuis quelques temps dans cette contrée et "des kilomètres de talus brise-vents sont déjà tombés sous les bulldozers". Certains agriculteurs alertent tout de même sur les méfaits de cette disparition programmée. Tel ce paysan, vêtu de son plus beau costume, il fait faire le tour du propriétaire au reporter. L'homme soucieux se désole car le peu de talus qui reste doit disparaître prochainement, victime d'une politique foncière habilement ficelée selon lui, "le géomètre a établi son plan de telle façon que le paysan soit obligé de l'araser" et pourtant explique-t'il, "ces talus ont une très grande importance dans une région où la moindre perturbation atlantique devient pour nous une tempête". Ce qu'il déplore surtout, c'est que les autorités n'aient "pas tenu compte du bon sens des cultivateurs". Pour lui c'est un "saccage".

Lui comme d'autres ont essayé de pallier à la disparition des talus et des haies par l'implantation de cyprès. Malheureusement, l'air iodé ne leur permet pas de pousser, "ils sont brûlés par l'air marin. Le vent circulant à ras du sol les brûle". Le bilan qu'il décrit est dramatique puisque sur les 370 km de talus de la région, 350 km ont été rasés. L'agriculteur demande à ce que la loi du remembrement soit modifiée. Ses mots sont forts pour exprimer son impuissance face aux rouages administratifs et qui n'acceptent aucune contradiction : "Nous sommes sous le régime des lois de 1941. Nous sommes comme sous l'Occupation allemande, où le remembrement se fait de façon autoritaire. Les cultivateurs sont minoritaires dans les commissions communales et ils n'ont pratiquement rien à dire au niveau départemental", déplore-t'il. A cela s'ajoute selon lui une méconnaissance dangereuse du terroir : "Vous avez énormément de gens qui s'occupent du démembrement et qui n'y ont aucun intérêt. Genre de maquignonnage, marché aux puces".

"Du jour où on détruit tout, on arase tout, eh bien, on détruit également la vie elle-même"

Dans cet autre extrait du reportage, sur une musique anxiogène, le reporter décrit le remplacement du bocage traditionnel comme une "nouvelle Beauce" sans relief. Il laisse la parole à un expert agricole, membre de l'association de défense du terroir breton, Robert Goachet, que nous vous proposons de découvrir ci-dessous.

Lui connait très bien les conséquences néfastes du remembrement et déplore que les chambres d'agriculture n'aient pas assez informées les agriculteurs de l'impact qu'auraient la destruction des haies, talus et brise-vents sur leur activité :  "Si les agriculteurs avaient été informés des préjudices qu'ils subiraient en les détruisant, ils ne l'auraient pas fait. Ceux qui ne les ont pas informés sont donc à mon sens responsables." Il s'emporte : "On nous a traité de poètes, de rêveurs ! Mais nous ne rêvons pas !  Il s'agit de la réalité. Il ne s'agit pas d'être ni pessimistes ni optimistes, il s'agit de regarder la terre et de voir toutes les destructions qu'on y fait." Sa conclusion est des plus clairvoyantes : "Il est un fait certain, c'est que du jour où on détruit tout, on arase tout, eh bien, on détruit également la vie elle-même". Il prévient notamment sur les conséquences en matière d'eau dans une région déjà sujette à l'assèchement : "La disparition des brise-vents, produit l'assèchement des terres et la diminution dangereuse des nappes phréatiques". Ce remembrement est à ses yeux aussi dangereuse que la déforestation. Voyant plus loin, il envisage déjà l'impact de la modification de la région sur le tourisme : "Si l'on détruit toute cette verdure, tous ces arbres que voulez-vous que les gens de la ville viennent chercher dans une steppe ?"

Depuis les années 70, le phénomène a poursuivi sa progression pour laisser place à des domaines agricoles de plus en plus vastes et les haies des bocages français continuent de diminuer. Désormais, les avertissements d'alors sont devenus réalité. Conscient de ces enjeux, l’objectif de la nouvelle mesure gouvernementale est de parvenir à inverser la tendance sur la période 2021-2022. Les agriculteurs pourront être financés et accompagnés. iIs sont appelés à s'inscrire sur ce nouveau programme lancé par l'Etat dans le cadre d'appel à projets au niveau régional.

Florence Dartois

Pour aller plus loin :

Le remembrement, un mal nécessaire ?

Experts agronomes, ministres... sont rapidement au fait des conséquences du remembrement à outrance mais impossible de revenir en arrière. On temporise.

Dans Bretagne Actualités, le 17 novembre 1964, Paul Matagrin, agronome et directeur de l'Ecole nationale supérieure agronomique de Rennes décrit avec précision les conséquences probables dangereuses pour le climat et l'équilibre biologique ancestral des régions de la Bretagne.

"Quelquefois, on exagère dans ce sens, on a tendance à tout raser…" Au milieu des années 1970, les dégâts du remembrement sont désormais avérés, le 18 juin 1972, dans l'émission "La France défigurée", le ministre de l'agriculture lui-même, Michel Cointat reconnait les inconvénients et les limites du remembrement en terme de coûts, d'environnement et de ses conséquences biologiques préjudiciables, on ne parle pas encore de biodiversité. Il demande désormais à ce que quelques talus puissent être préservés en partie."Je considère qu'il ne faut pas tout raser car le bocage répondait à une nécessité biologique, vouloir le faire sauter complètement apporterait des désordres à long terme qui seraient préjudiciables pour tout le monde". 

D'autres vidéos sur le remembrement

Voir tout le reportage "Adieu terroir", avec de nombreux autres témoignages.

Actualités Françaises sur la nécessité du remembrement pour s'adapter à la mécanisation de l'agriculture. (17 septembre 1958) 

Reportage sur le remembrement à Mirepoix sur Tarn. Des bulldozers s'affairent à supprimer les haies. Elles font place à des chemins recouvert de chlorure de sodium pour les rendre plus durs et éviter les ornières. Interviews du maire de la commune et d'agriculteurs satisfaits, d'un ingénieur rural et d'un représentant agricole. (21 juillet 1965) 

"La France défigurée" : discorde autour du remembrement en Vendée. (18 juin 1972) 

Dans la même émission : A Saint-Michel de Chaillol dans les Hautes-Alpes, également pays de bocages, la majorité de la population est satisfaite du remembrement. (18 juin 1972) 

Les conséquences du remembrement : des scientifiques étudient l'importance des haies en Bretagne et les conséquences de leurs disparitions sur la sécheresse. (17 juillet 1973) 

Rédaction Ina le 04/05/2021 à 18:16.
Dernière mise à jour le 05/05/2021 à 12:04.
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