1965 : une brigade "anti gel" à la rescousse des vignes du Gard

Les fraîches températures en France en ce mois d'avril 2021 menacent les cultures et en particulier les vignes, très sensibles au froid. Parmi les méthodes utilisées pour les protéger du gel, il y a la fumée, adoptée par ces viticulteurs gardois.

En ce début avril, un vortex polaire est responsable de la descente d'air froid sur la France. Un phénomène assez inhabituel qui pourrait dans certaines régions entraîner des températures largement au-dessous de zéro. Cette baisse du thermomètre met en péril les cultures maraîchères, les arbres fruitiers déjà en fleurs et les vignes bourgeonnantes.

Pour les vignerons, le gel est synonyme de catastrophe, mais certaines méthodes ancestrales sont toujours utilisées pour empêcher la température de tomber trop bas, à l'image des bougies allumées toute la nuit dans les cépages. Mais d'autres utilisent la technique de la fumigation. C'était déjà le cas en 1965, à Calvisson, une bourgade du Gard située entre Nîmes et Montpellier, au milieu de la garrigue Gardoise. Dans la région, les viticulteurs s'étaient organisés en brigade "anti-gel" très réactive comme le montre ce reportage du 13 mai 1965 réalisé par Provence Actualités.     

Le froid tardif était un phénomène déjà bien connu des exploitants. A chaque nouvelle alerte se mettait "en branle tout un dispositif anti-gel" avec le déploiement d'une brigade d'enfumage des parcelles. Sur place, avec une production annuelle de 160 000 hectolitres de vin, l'enjeu était de taille. Chaque nuit à risque, un veilleur surveillait le thermomètre. Ce jour-là, il confirmait les craintes : "Risque de gel - danger".

"S'il y a danger, c'est notre ruine générale ! "

Nous retrouvons l'escouade au petit matin. L'état-major du syndicat au complet vient prendre connaissance des dernières précisions. La tension est grande autour du président du comité, monsieur Remesy. Un silence de plomb se fait tandis qu'il déclenche l'alerte générale : "Alors, on est tous d'accord pour faire des émissions de fumée ? Bon ! Alors je vous demander à chacun d'aller à vos postes, et souhaitons qu'il ne gèle pas. C'est tout ce que je vous demande et chacun son poste !"

Précautionneux, il leur demande de vérifier qu'ils sont bien munis de lampes électriques, "parce que quelquefois on ne voit rien…". Déjà la troupe se disperse et la sirène sonne l'alerte. Le président l'affirme face caméra : "La situation est très, très grave !"

Le reportage se poursuit dans les parcelles, "Dans quelques instants, les vignobles vont se couvrir d'une épaisse fumée blanche. On aura évité cette fois encore une catastrophe".

Plus tard, dans son vignoble, le président répond de bonne grâce à une interview. Derrière lui, une énorme machine enfume déjà sa parcelle, l'homme est grave : "S'il y a danger, c'est notre ruine générale ! C'est la raison pour laquelle nous faisons de la fumée."

Monsieur Remesy explique ensuite que le syndicat intercommunal s'est formé 18 ans plus tôt et en détaille le fonctionnement : "Chaque propriétaire paye au prorata de ses hectares et de sa récolte… C'est le seul moyen". Il raconte : "Auparavant, nous n'avions pas de fumée et nous étions gelés rapidement. Et le matin, nous arrivions devant des vignes anéanties".

"Ce n'est pas la gelée qui grille les bourgeons, ce sont les rayons de Soleil !"

Avec cette méthode préventive, les vignerons locaux parviennent à sauver les récoltes jusqu'à – 4°c. L'exploitant viticole décrit à présent le rôle joué par la fumée qui "permet d'atténuer les rayons du Soleil. Parce que ce n'est pas la gelée qui grille les bourgeons, ce sont les rayons de Soleil lorsqu'ils arrivent sur les souches qui grillent ces bourgeons". La fumée permet de faire remonter la température et d'empêcher le gel.

La collectivité possède onze appareils. Huit d'entre eux, proviennent de matériel américain, issu des surplus de l'armée américaine en Algérie. Ils ont été rachetés par les viticulteurs, puis modifiés pour le service agricole. Le président explique que l'émission de fumée peut durer jusqu'à dix heures d'affilée, en fonction des températures. Seule circonstance aggravante : le vent. "Quand il y a du vent, on arrête car il emporte la fumée, ça ne sert à rien". A l'époque, chaque émission de fumée leur coûtait "200 000 francs anciens" (20 000 francs, environ 3 000 euros).

Pour aller plus loin :

Magazine agricole : la machine à lutter contre le gel présentée au salon de l'agriculture. (12 mars 1965)

Le saviez-vous ? On peut aussi lutter contre le gel en aspergeant les vignes d'eau…

A la bonne heure : les retenues d'eau de chablis. Reportage sur un projet de construction de station de pompage pour l'aspersion du vignoble de Chablis. (13 janvier 1978)

JT Reims : craintes pour les vignes en cette période de gels à Avise. Interview de Jean-Claude Coïc, ingénieur viticole. Pourquoi les risques de gel se sont accrus avec l'intensification des exploitations. Les méthodes de luttes sont limitées et coûteuses : les chaufferettes, l'aspersion par l'eau. (21 avril 1981)

Lutte contre le gel dans les cèpes de Chablis : la nuit les vignobles s'illuminent (brûleurs au mazout), d'autres utilisent l'aspersion des vignes. Un travail épuisant pour les hommes. (24 avril 1991)

F2 Le Journal 20H : Sud-Ouest on surveille la température des vignes. En raison de températures exceptionnellement douces, les vignes du Bordelais sont en avance d'au moins quinze jours sur leur floraison, ce qui ne laisse pas d'inquiéter les vignerons en cas de gelée nocturne. Pour pallier ce risque naturel, ils ont adopté un système de chauffage des vignobles déjà en vigueur en Champagne. (2 avril 1997)

13h00 de F2 : les vignerons brûlent de la paille pour gagner des degrés. Des températures d'hiver au milieu du printemps et cela oblige certains à employer les grands moyens. Dans le Jura, la nuit dernière, des habitants sont venus aider des viticulteurs à brûler de la paille pour réchauffer l'atmosphère et sauver la future récolte. (6 mai 2019)

Florence Dartois

Rédaction Ina le 07/04/2021 à 18:17.
Dernière mise à jour le 08/04/2021 à 14:50.
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