1998

Débat mai 68/d'une génération à l'autre
Polémiques

video 26 avril 1998 5042 vues 32min 31s
Débat sur Mai 68 avec : Jacques SAUVAGEOT (Président de l'UNEF en mai 68), Henri WEBER (Co-fondateur de la LCR en mai 68), Geneviève FRAISSE (Etudiante en mai 68), Tiennot GRUMBACH (Dirigeant de l'union des jeunesses communiste marxiste-léniniste en mai 68), Pouria AMIRSHAHI (Président de l'UNEF -ID), Mathias WEBER (Lycéen), Julie PICQ-GRUMBACH et Chloé FRAYSSE (étudiantes). - Michèle COTTA : Alors, qu'est-ce que vous recherchiez au départ ? Ebranler l'université ou ébranler le monde ? - Jacques SAUVAGEOT : Le mouvement étudiant comme le mouvement ouvrier qui s'est développé était dans un contexte très politisé de contestation du capitalisme, contestation du socialisme réel. Ce qui est important, c'est le développement d'un mouvement généralisé dans l'université, dans les quartiers, dans les entreprises, à la campagne, partout. C'est ce qui fait Mai 68. - Henri WEBER : (Fait un historique : société de consommation, croissance de 5% depuis presque 20 ans, niveau culturel élevé). Les rapports de pouvoir sont restés autoritaires et traditionnels et sur le plan des moeurs, la morale puritaine (...) C'était la plus grande grève générale de l'histoire de France mais. Le mai 68 a été le plus symbolique et le plus puissant à l'ORTF. Et l'ORTF a été bouleversé après au prix d'un grand nombre de charrettes. - Tiennot GRIMBACH : (souligne l'importance de la guerre d'Algérie dans l'historique de l'UNEF ). "Je voudrais dire un point que dit Daniel COHN-BENDIT qui est très important pour comprendre. Il dit" notre langage était un langage archaïque et notre pratique était une pratique subversive ". Et il l'est encore. Et je crois qu'il faut penser en longue période et pas simplement en anniversaire. - SAUVAGEOT : Quelque chose que personne n'a prévue, qui était une lame de fond qui venait de ce qui s'était passé pendant des années et des années avant et qui, à un moment, submerge tout. Je veux dire, effectivement, personne ne l'a prévu, personne ne l'a organisé et c'est tout le monde qui a fait. - Geneviève FRAISSE :" J'étais dans les manifestations contre la guerre au VIETNAM. Et 68, pour moi, arrive là-dessus. Et je suis étudiante en philosophie et tout d'un coup, le 6 mai, je prends les camions d'eau en pleine figure, je prends de la bastonnade boulevard Saint-Michel et après... Tout est passionnant. Après, c'est la naissance du féminisme (...) C'est beaucoup plus important là de comprendre le monde. A ce moment-là, c'est vrai qu'on critique le pouvoir. Donc, la politique se fait ailleurs que dans l'institution du pouvoir. Ca continuera avec le féminisme. - WEBER : Les mouvements sont évolutifs. Au début, c'est un mouvement contre la répression, un mouvement pour réformer l'université. Et puis se joignent les salariés, s'ouvre une crise politique et cette crise politique se répercute dans l'Etat où il y a une véritable panique. Dans les sommets de l'Etat, c'est la panique. A partir de là en effet, la question du pouvoir est posée. Et moi, je crois que le mouvement de 68 en rendant conscient la vulnérabilité du pouvoir gaulliste comme pouvoir trop personnalisé, plébiscitaire, un peu césarien, ce mouvement a hâté l'Union de la Gauche et l'accession de la gauche réformiste au pouvoir. - SAUVAGEOT : Je pense que ce qui était important, c. Etait la prise de parole partout, par rapport à ce que vous dites, c'était la prise de parole partout, l'idée partout qu'il fallait discuter, il fallait prendre en main ces choses et que, par rapport à ça, la démocratie, ce n'était pas uniquement la démocratie représentative qui était contestée comme tout le reste mais en se disant, l'important, c'est véritablement autrement, c'est véritablement à partir du moment où les gens prennent en charge leurs choses, discutent. Alors c'est l'aspect qu'on ne voit pas souvent de mai 68 qui est donné, cette discussion généralisée dans tous les sens, sans heurt et où toutes les idées s'affrontent pour essayer de dire "qu'est-ce qu'on peut faire pour que ça change demain ?. - Tiennot GRIMBACH : "Déjà en 67, il y a eu des grèves très importantes et il y a une partie du mouvement étudiant (...) la fusion du mouvement syndical et du mouvement étudiant a été l'élément central." - BLONDEL : C'était une volonté, c'était le libertaire par définition. C'était ça, et c'était très individualiste. Il n'y avait que 250.000 chômeurs ce qui n'est rien par rapport à la situation où nous sommes. C'était la remise en cause de tout ce qui prenait un caractère institutionnel y compris le syndicat . (... ) Je crois, que ç'a été plus la libération sexuelle que le droit de la femme et l'égalité entre les hommes et les femmes parce que le dossier existe encore . (... ). - Geneviève FRAISSE : Le mouvement des femmes ne naît pas seulement pour la libération sexuelle. C'est un mouvement politique. Et notamment, nous critiquons le droit de vote, nous critiquons les institutions. Nous étions dans la libération sexuelle autant que dans le mouvement politique en tant que femme et féministe, j'y tiens. - COTTA : Mathias WEBER, Julie, est-ce que vos parents vous en ont parlé de ce qu'ils ont fait en 68 ? Comment est-ce que vous jugez leur action ? - Mathias WEBER : Je pense que mon père prendrait mal que j'aille faire des barricades boulevard Saint-Michel. (Réaction du père Henri WEBER : Absolument. Il ne manquerait plus que ça !). Alors il s'est bien amusé mais il ne veut pas que je fasse pareil. - Chloé FRAISSE-Bonnaud : Elle m'a éduquée par rapport à ce qu'elle a vécu à ce moment-là et par rapport à ce qu'elle a ressenti et pourquoi elle s'est battue. Et contrairement à Mathias, je pense qu'elle serait contente que j'aille sur les barricades. - Julie PICQ-GRIMBACH : C'est dans l'éducation, dans notre manière de vivre que... Enfin, pour moi, c'est quelque chose qui a été transmis de manière évidente. Il m'en parle mais pas forcément point par point. C'est plus dans ce qui en découle. - Michèle COTTA : Et pour vous, est-ce qu'un mai 68 serait possible aujourd'hui justement peut-être parce qu'il y a du chômage ? - Mathias WEBER : Il y avait un peu des moeurs à révolutionner, il y avait beaucoup de choses à changer qu'il n'y a plus vraiment là-dessus. Ils ont fait tout le travail. Dans la jeunesse aujourd'hui, il n'y a plus un terrain de combat commun. Ca n'existe plus. - Pouria AMIRSHAHI : Avant 86 qui d'ailleurs je vous le rappelle - c'est pour vous rectifier - est le plus grand mouvement étudiant. Ce n'est pas 68. C'est 86 . (... ) "On ne fait pas la grève ou on ne lutte pas le ventre vide ". Et à cette époque, c'est vrai, on avait le temps, on avait le loisir. Et les étudiants étaient 300.000 à l'époque, aujourd'hui, on est deux millions et demi, ils étaient quand même les enfants d'une certaine bourgeoisie ce qui n'est plus du tout le cas aujourd'hui. Et la manière de poser les problèmes effectivement ne se posait pas de la même manière, c'est-à-dire qu'il y avait effectivement les moyens pour les enfants de l'époque, pour toute cette génération de contester un modèle, un modèle familial, un modèle patriarcal, un modèle de paternité, d'autorité. - Michèle COTTA : Vous venez de dire quelque chose d'important. Vous dites, à l'époque, les étudiants étaient des fils de bourgeois en gros. Est-ce que vous êtes d'accord avec ça ? - Geneviève FRAISSE : Non mais on était sûr de finir nos études, on était sûr d'avoir un emploi. C'est là où on était entre guillemets"nantis ", on était nantis de la croissance plus que d'un capital social particulier. - Tiennot GRIMBACH : vous avez perdu politiquement et vous avez gagné sur le plan culturel. 68, c'est une grande défaite politique du mouvement étudiant. Mai 68 a irrigué l'ensemble des professions, c'est-à-dire que, quand on regarde dans l'architecture, quand on regarde dans la médecine, quand on regarde dans tous les domaines... - Michèle COTTA : Alors, victoire, échec, mai 68 ? - SAUVAGEOT : Toute la société était face à un certain nombre de références qui étaient des références figées par rapport à un monde qui était immobile alors qu'on pensait qu'il pouvait se développer. Aujourd'hui, la différence, c'est que le monde a bougé considérablement et que, par contre, on est bloqué, pourquoi, à la limite dans la mesure où il n'y a plus aucune référence, où tout le monde tient le même discours, où il y a un consensus aujourd'hui sur les thèmes d'un capitalisme libéral, ce qui explique ce sentiment de blocage que les gens vivent aujourd'hui. - Henri WEBER : Moi, je crois que c'est une défaite politique, les gauchistes ne se sont pas emparés du pouvoir d'Etat"heureusement "(...) Mais c'est une victoire politique en ce sens qu'il y a eu beaucoup de conquêtes démocratiques et même sociales. - BLONDEL : Oui, c'est le résultat de la négociation qui a fait que le SMIC a été augmenté pratiquement de 20%. - Henri WEBER : Et il y a eu la mensualisation. Il y a eu la reconnaissance de la section syndicale d'entreprise.(...) Après 68, ça a changé de musique et il y a eu la grande politique interprofessionnelle nationale des conventions collectives et on a eu la conquête de la formation permanente, de la formation continue, de l'indemnisation. - Geneviève FRAISSE : Moi, je pense qu'on pourrait résumer les choses peut-être comme ça en disant qu'il y a, pour l'étudiant classique, un avant et après. - COTTA (aux jeunes) : Est-ce que vous êtes convaincus qu'il y a eu un avant et puis un après, que vous êtes dans l'après ? - Chloé FRAISSE-Bonnaud : Il y a eu une évolution dans les mentalités mais il n'y a pas eu vraiment de changement radical. Aujourd'hui c'est encore moins possible qu'avant, à cause de la crise et du manque de solidarité chez les jeunes aujourd'hui. - Julie PICQ-GRUMBACH : En tant que femme j'ai l'impression d'être privilégiée par rapport à ce que pouvait être ma mère parce que, pour moi, c'est devenu tellement naturel.., je n'ai pas du tout le sentiment d'être prête à remonter sur les barricades ne serait-ce que parce que justement je n'ai que des militants autour de moi..., je ne suis pas révolutionnaire . (... ) - Tiennot GRUMBACH : On voulait aller à la base et je pense que c. Est toujours la nécessité de la société actuelle, être dans les quartiers, être dans les entreprises, faire vivre la démocratie par le bas et non pas par le haut. - SAUVAGEOT : Je crois qu'il y a une aspiration nouvelle à reprendre les affaires par le bas et faire que, dans les entreprises et partout, on part de crise de syndicalisme, on parle de beaucoup de choses, si vous alliez dans les entreprises, vous verriez que ce n. Est pas aussi simple qu'on le dit... - Michèle COTTA : Pouria AMIRSHAHI, vous êtes d'accord avec ça ? - Pouria AMIRSHAHI : Il y a depuis quelques années un regain de l'action collective, du sens de l'engagement. Il y a un boom de la vie associative dont on parle depuis ces quelques années mais qui s'est en vérité libéré en 68. Aujourd'hui, il n'est pas normal que notre société aille mal, la question qu'ils se posent aujourd'hui, elle est complètement différente de ce qu'on se posait à l'époque. A l'époque, il n'y avait pas de problème de perspective d'insertion sociale. (...) - Mathias WEBER : Surtout, je ne veux pas avoir ce problème de concurrent vis-à-vis de mon père tout ça, je ne me mettrai pas dans le même milieu. J'ai déjà barré sur ma liste d'avenir la politique. J'y reviendrai peut-être mais pour l'instant... (Réaction d'Henri WEBER : Moi, je quitte cette table. Messieurs les censeurs, bonsoir (humour !). - Michèle COTTA interroge les jeunes sur leurs projets d'avenir et conclut l'émission.

Émission

Polémiques

Production

producteur ou co-producteur

France 2

Générique

journaliste

Michèle Cotta

participant

Jacques Sauvageot
Pouria Amirshahi
Tiennot Grumbach
Henri Weber
Geneviève Fraisse

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